Not an addict
Bon, puisque mon article sur les chats qui rêvent semble vous avoir plutôt intéressés, et puisque j'ai encore deux-trois trucs sympas du genre sous le coude avec ce que je vois en cours en ce moment, voici un nouvel article, cette fois sur les rats, les drogues, et l'addiction.
Avant de commencer, il faut définir deux termes importants, souvent confondus (ayaaa on se croirait trop en cours. J'espère que vous êtes en train de prendre des notes. Et arrêtez de discuter avec vos camarades pendant que j'écris). En effet, il faut bien faire la différence entre dépendance et addiction, qui sont deux choses bien distinctes, contrairement à ce que l'on pouvait penser il y a encore une quinzaine d'années.
La dépendance se définit par l'apparition d'un syndrôme de sevrage à l'arrêt brutal de la prise d'une drogue. Ce syndrôme se traduit par des symptômes physiques (hypothermie, diarrhées, perte de poids, tremblements, claquements de dents,...) et psychologiques (sentiment de mal-être pouvant mener à des tendances suicidaires). Le décours temporel de cette dépendance physique est plutôt court : le sevrage apparaît au bout de quelques heures ou quelques jours tout au plus.
L'addiction est le comportement irrépressible de prise de drogue, et elle ne peut pas être expliquée que par la dépendance (certaines drogues, comme la cocaïne, ou certains comportements dont je parlerai plus tard n'impliquent pas de sevrage, et sont pourtant hautement addictifs). Ce mécanisme a un décours temporel beaucoup plus long et joue sur plusieurs mois, c'est une sorte de "dépendance psychologique".
Il faut aussi définir le phénomène de tolérance, qui correspond au fait qu'il faut des doses de plus en plus importantes d'une même drogue (au sens large, ça marche aussi pour les médicaments et les poisons) pour avoir les mêmes effets physiologiques.
Les chercheurs ont essayé de comprendre comment tout ça marchait (forcément, c'est des chercheurs, ça ne doit pas vous étonner outre mesure). Ils se sont rendus compte qu'ils pouvaient rendre des souris et des rats dépendants en leur injectant régulièrement des doses de drogues (morphine, cocaïne,...), et que les petits animaux passaient par une phase de sevrage quand les injections étaient stoppées.
Mieux, ils ont monté un protocole dans lequel un rat pouvait s'autoadministrer lui-même la drogue, en appuyant sur un levier. Le rat avait un petit cathéter, il était dans une cage avec un levier, et dès qu'il appuyait sur le levier, une petite dose de drogue lui était injectée. La première fois le rat appuyait sur le levier par hasard, et après ça, très vite, les chercheurs ont vu que le rat appuyait comme un malade sur le levier pour avoir de plus en plus de drogue. Une découverte intéressante a été de voir que dans le cas d'un accès limité au levier (une ou deux heures par jour seulement, par exemple), le rat régulait lui-même sa consommation. Si on augmentait les doses, il appuyait moins. Si on les diminuait, il appuyait plus. En revanche, dans le cas d'un accès libre et total, le rat appuyait de plus en plus, s'administrant des doses de plus en plus importantes (du fait du phénomène de tolérance), jusqu'à un seuil au-delà duquel on imagine que la drogue avait un effet psychologique trop négatif (en effet, dans toutes les expériences, les résultats ont montré que pour toutes les drogues ayant un effet attractif, au-delà d'une certaine dose on passait au contraire à un phénomène d'aversion).
Plein d'études ont été faites pour essayer de comprendre les mécanismes impliqués au niveau cellulaire, dans le cerveau. On s'est rendu compte que toutes les drogues avaient le même effet : l'augmentation du taux de dopamine, un neurotransmetteur, au niveau du système méso-limbique, par des mécanismes divers et variés.
On a isolé une autre structure nerveuse dont je vous ferai grâce du nom, dont l'activation déclenche une libération de dopamine dans le système méso-limbique, et au début des années 50 (ça commence à dater), deux chercheurs américains ont monté un protocole avec cette fois non pas des injections, mais une activation électrique de cette structure nerveuse. En gros, à chaque fois que le rat appuyait sur son levier, une décharge électrique lui était envoyée dans le cerveau via une micro-électrode plantée dans cette structure particulière, ce qui avait pour effet la libération de dopamine. Et bien le rat, une fois qu'il avait appuyé sur son levier par hasard, passait son temps à ne plus faire que ça. Il ne mangeait plus, il ne dormait plus, il appuyait sur son levier, encore et encore...
Même si toutes les études faites chez les animaux donnent des informations très intéressantes sur le mécanisme d'action des drogues, il ne faut cependant pas oublier que les résultats diffèrent selon les espèces, et d'une drogue à l'autre. On peut superposer certains éléments, mais il faut rester précautionneux. Ceci dit, voilà quelques informations en vrac qui peuvent faire réfléchir.
L'héroïne, dérivée de la morphine, est une drogue très puissante et très dangereuse. Elle provoque très rapidement addiction et dépendance, est à l'origine de lésions irrémédiables du cerveau, et les symptômes de sevrage sont très marqués.
La cocaïne, si elle ne provoque pas de dépendance et donc pas de phénomène de sevrage, n'en est pour autant pas moins addictive, au contraire. Cette particularité en fait une drogue dangereuse car les accros ne se rendent pas compte immédiatement de leur addiction (pas de symptômes de sevrage). Elle provoque également des lésions irrémédiables du cerveau.
Le tabac, s'il n'est pas à placer au même niveau que les deux précédentes, n'en est pas moins une drogue très puissante. Les effets délétères se font moins sur le cerveau et plutôt au niveau d'autres organes (gorge, poumons,...) où l'apparition de cancers va être grandement facilitée, sans parler des effets secondaires. Si les symptômes de sevrage sont bien moins marqués que pour l'héroïne, ils existent pourtant, mais surtout l'effet de l'arrêt brutal du tabac au niveau du cerveau est exactement le même que pour l'héroïne ou la cocaïne, ce qui implique un niveau d'addiction important, quoiqu'on en dise.
Des études intéressantes montrent que, chez les gens qui essaient d'arrêter de fumer, le contexte est devenu aussi important que le besoin de tabac. Si on a l'habitude de fumer une clope avec le café, ou à tel endroit à tel moment lors d'une pause au boulot par exemple, ou en soirée, c'est à ces moments que le besoin se fait le plus pressant. Il faut alors soit éviter ces contextes particuliers pendant un moment, soit être conscients que c'est le contexte qui joue et pas vraiment l'envie de fumer, et lutter en conséquence, en réapprenant à ne plus associer le contexte avec la cigarette.
L'alcool fait également partie des drogues très addictives. Là encore, les symptômes ne seront pas exactement les mêmes que pour les drogues "officielles", mais sont tout aussi graves : lésions du foie, du cerveau, déstabilisation sociale, sans parler du nombre d'accidents de la route mortels dus à l'alcool. Selon toute logique, il faudrait interdire l'alcool au même titre que les drogues "dures" (par définition, c'est est une), mais c'est tellement ancré socialement que ça paraît difficile...
Le cannabis est sujet à un débat sans fin. Des études montrent qu'il peut être aussi addictif que la cocaïne, mais seulement dans certaines conditions. Quoiqu'il en soit, on n'observe pas de lésions à proprement parler, ni de phénomène de sevrage très marqué. Ceci dit, ça peut tout de même être un puissant objet de désocialisation pour des jeunes qui fumeraient le matin avant d'aller en cours par exemple, ou même une source de risques, tout comme l'alcool, pour des accidents mortels (les statistiques à ce propos ne sont pas très précises, mais un nombre relativement important d'accidents de la route serait dû à des prises de stupéfiants). En tout cas, tout n'est pas tout blanc ou tout noir.
Enfin, il existe d'autres comportements addictifs un peu moins "classiques", mais qui, sans présenter de réel danger pour la santé, n'en suivent pas moins les mêmes mécanismes au niveau cérébral : pour certains, c'est les jeux d'argent, pour d'autres c'est le sexe, mais maintenant se développe une autre forme d'addiction : celles aux jeux vidéo en ligne (de type WoW, mais il en existe tout un tas d'autres). Mais je ne peux pas trop vous en parler, je ne maîtrise pas bien le sujet... ;)