Mais qu'est-ce que je fais là, au fait ?
Maintenant qu'une semaine est passée (déjà), et que j'ai passé trois jours complets à travailler au labo (j'ai commencé mercredi), je suis en mesure de vous raconter un peu plus précisément ce que je vais faire pendant le mois qui vient, en tout cas pendant les journées de semaine.
A vrai dire, jusqu'à lundi, je ne savais moi-même pas précisément ce que j'allais bien pouvoir faire. Je savais que j'allais bosser sur la mémoire, a priori chez le rat, en étudiant l'hippocampe (structure centrale de la mémoire, rappelez-vous, je vous en disais deux mots sur un article sur l'amygdale), mais je n'avais aucun détail.
Lundi matin, après ma rencontre avec le Pr Posner (qui a arrangé mon séjour au sein de l'université), Ted Dumas, le chercheur avec qui je travaille, après m'avoir montré les lieux, m'a expliqué pendant une heure et demie ce sur quoi il travaille, Powerpoint à l'appui. Mais c'est surtout mercredi matin que j'ai découvert pour de bon le protocole que je vais suivre tout le mois durant.
Je ne vais pas rentrer dans les détails, ni au niveau du protocole (y'a des passages un peu gores) ni au niveau du but de l'expérience (y'a des passages un peu techniques), mais je peux au moins vous en dire deux mots. L'expérience dure une journée, donc chaque jour on répète le protocole et on collecte les données, qui seront compilées à la fin du mois en espérant qu'on aura assez de résultats exploitables.
Le matin, je commence à 9h. Ce que je fais se rapproche beaucoup des émissions de cuisine qu'on peut voir à la télé. Après avoir mis ma magnifique blouuuuuse, je prépare le milieu de culture. Pour ce faire, je pèse au milligramme près plein de produits que je mélange ensuite dans un litre d'eau (il y a du sel, du sucre, du bicarbonate de soude... d'après Ted, "c'est comme un gâteau sans la levure"). Une fois que j'ai mon milieu, je l'oxygène pendant toute la journée grâce à un tuyau relié à une bonbonne d'oxygène comprimé.
Une fois la préparation du gât... euh, du milieu terminée, on passe à la boucherie. Là vous pouvez fermer les yeux et éloigner les personnes les plus sensibles de devant l'écran. Non en vrai j'exagère, vous pouvez revenir, de toutes façons je vais vous épargner les détails. Disons simplement qu'on part d'une souris de laboratoire dans une cage, on lui fait respirer une dose fatale d'anesthésique, et quand elle s'endort pour toujours et ne respire plus... on fait plein de choses assez délicates pour récupérer son cerveau le plus vite possible. On travaille en permanence sur de la glace ou dans du milieu pour maintenir les tissus en vie, le but étant de travailler très vite pour avoir ce qu'on veut sans que rien ne s'abîme. Et ce qu'on veut, c'est des tranches d'hippocampe de 0,5 mm d'épaisseur. Je ne sais pas si vous voyez la taille d'une souris, donc si vous imaginez la taille d'un cerveau de souris, mais vous n'imaginez surement pas la taille d'un hippocampe de souris... On fait tout à la main, avec des ciseaux, pinces et spatules pour le "gros" du travail, puis avec une lame de rasoir pour réaliser les coupes. Au final, si on travaille bien, on a une dizaines de tranches d'hippocampe qui font environ 3 mm de long sur 1,5 mm de large. On les laisse reposer dans du milieu oxygéné en permanence, et on en a fini pour le matin. Généralement il est environ 10h45, et j'ai une pause d'1h30 pendant laquelle les tranches doivent récupérer de leur traumatisme.
Vient ensuite la partie "A la recherche du signal perdu". On prend une petite tranche, on la place sous microscope (toujours baignant dans du milieu), en essayant bien sûr de ne pas l'abîmer (on la transporte avec un pinceau fin), et là le but va être de planter des micro-électrodes (des sortes d'aiguilles très fines) d'à peine quelques microns de diamètre au bon endroit dans la tranche. Vous connaissez la notion de "travail de précision" ? Là, c'est pire.
On a d'abord l'électrode de stimulation, qu'il faut mettre au bon endroit, au contact de la tranche mais en faisant attention de ne pas complètement la planter dedans (ça endommagerait le tissu), or cette maudite électrode aime n'en faire qu'à sa tête... C'est un peu compliqué à décrire, mais en gros il faut approcher le plus possible l'électrode de la zone voulue sur la tranche, donc on "vise", puis on regarde au microscope pour la dernière phase d'approche. Le problème c'est que dès que l'électrode touche la surface du milieu, son alignement change, la garce, ce qui fait qu'il est assez compliqué de viser efficacement.
Une fois l'électrode de stimulation en place, on souffle un bon coup (mais pas sur le microscope... :p ), puis on s'occupe de l'électrode de mesure. Là c'est plus facile, elle est en verre et bouge donc moins. Mais surtout, une fois qu'on a placé les électrodes où on voulait, il faut tester le signal. En gros on met plein de machines super compliquées en marche, on lance un programme sur l'ordinateur, on clique, et hop, ça envoie un courant via l'électrode de stimulation. Si tout se passe bien, on a une réaction type qui apparaît à la fois sur l'écran de l'ordinateur et sur celui de l'oscilloscope. Sinon, il faut replacer les électrodes... Argh... Si ça ne marche toujours pas, même après avoir bidouillé les machines, c'est qu'il faut prendre une autre tranche d'hippocampe.
Quand les deux électrodes sont en place, on peut vraiment lancer le protocole. Le but est de faire certaines stimulations et de voir comment les neurones réagissent. On étudie plus précisément le phénomène de LTP (Long Term Potentialisation, ou Potentialisation à long terme), sur lequel sont basées les dernières recherches sur la mémoire. En gros, quand les neurones sont stimulés d'une certaine façon, pendant un certain laps de temps, ils réagissent ensuite de façon plus importante aux mêmes stimuli. La bataille fait rage parmi les scientifiques pour savoir exactement comment fonctionne le LTP. Nous, on essaie de voir si un certain type de stimulation déclenche le LTP chez les souris ou non. Le protocole consiste donc en une série de stimulations, qui dure en tout environ deux heures et demie. La plupart du temps l'ordinateur fait tout tout seul, me laissant des pauses de 40 minutes. Pour l'instant j'en profite pour lire des articles scientifiques que Ted me donne, ensuite j'analyserai les résultats obtenus et je commencerai sûrement à rédiger mon compte-rendu.
Ma journée se termine généralement vers 17h, et je rentre à pied chez Sylvie, ce qui prend environ 45 minutes.
Bon, je réalise que tout ça doit paraître un peu abstrait, j'essaierai de prendre des photos de mon poste de travail, des différentes choses que j'utilise, dans les jours à venir, et de les mettre en ligne pour que ce soit un peu plus parlant pour vous. J'espère que Ted ne me posera pas de question s'il me voit sortir mon appareil photo en plein milieu d'une manip'... :p