Le corps dans l'ascenseur
On a tous des petites habitudes étranges. Des petites choses qu'on fait machinalement, sans même s'en rendre compte, depuis le temps, mais qui pourtant, vues de l'extérieur, paraissent amusantes, ou complètement saugrenues. J'avais une amie qui faisait la somme des chiffres affichés sur son radio-réveil tous les matins, ce qui était censé lui indiquer si elle allait passer une bonne journée (si la somme obtenue était un multiple de 3) ou une très mauvaise (si la somme en question était 13). Un autre ami, à une certaine époque, comptait machinalement dans sa tête toutes les marches de tous les escaliers qu'il gravissait. Et ce ne sont que des exemples...
Pour ma part, quand j'ai ma fenêtre MSN d'ouverte, je fais en sorte que les avatars (les petites images) de tous mes contacts s'affichent, sinon ça me perturbe. J'ai aussi une tendance à préférer certains nombres vis-à-vis d'autres, sans vraiment savoir pourquoi, par exemple quand il s'agit de régler le son de l'auto-radio. Et il y a autre chose... quelque chose d'encore plus étrange...
Ceux qui me connaissent un peu, comme ceux qui traînent dans ces pages depuis assez longtemps, savent que j'ai parfois une imagination... débordante. Souvenez-vous, il y a quatre mois, je vous parlais de mes petites histoires de métro. Et bien aujourd'hui, on change de cadre. Plus de rame de métro, mais mon hall d'immeuble.
En fait, ça a commencé il y a quelques années. Un jour, je ne sais plus pourquoi, je suis rentré assez tard d'une soirée quelconque, il faisait nuit, bien sûr, et je commençais à m'imaginer des trucs. Je n'ai pas peur du noir, ou de la nuit, ou des rues désertes, enfin, je sais le danger réel qu'elles peuvent représenter (et non, je ne suis pas un Bisounours, après tout), mais je sais aussi qu'il n'y a pas de loup-garou qui rôde au coin de la rue, ou qu'un trou ne va pas s'ouvrir dans le trottoir pour m'engloutir et me mener dans le merveilleux monde souterrain des fées et des lutins. Et quelque part, ça doit m'attrister, au plus profond de moi-même. Vous savez, la partie qui fait que je suis encore un grand enfant, fan des dragons, grand joueur devant l'éternel, et peut-être la partie d'où me vient cette fameuse imagination... Bref, toujours est-il que ce soir-là, je rentrais chez moi et qu'en passant par le parking derrière chez moi, seulement éclairé par quelques étoiles blafardes, je commençais à imaginer des choses. Des loups-garous cachés derrière les arbres, peut-être, je ne sais pas, ou bien un avatar de Jack l'Eventreur rôdant, sa canne à la main et son monocle à l'oeil, cherchant une nouvelle victime, je ne m'en souviens plus.
Ce qu'il faut aussi savoir, c'est que dans mon ancien immeuble, il y avait deux vieilles... ah pardon on me souffle dans l'oreillette qu'il faut dire deux personnes de sexe féminin et d'un âge fort honorable, bref, deux personnes comme ça qui étaient toujours en train de rôder, justement, au pied de l'immeuble, soit à se chamailler entre elles, soit à tenir la jambe des habitants de l'immeuble qui tombaient dans leurs filets, soit à faire un peu de jardinage dans l'allée... Et ces deux vi... personnes étaient un peu étranges, il faut bien l'avouer.
Bref, ce fameux soir, donc, par cette nuit sombre et silencieuse, je rentrais chez moi. En rentrant dans le hall de l'immeuble, je n'ai pas allumé la lumière. J'ai appelé l'ascenseur, et c'est là, en attendant cet ascenseur, que j'ai eu l'image pour la première fois. Et si, une fois l'ascenseur arrivé, j'ouvrais la porte et je découvrais là, assis contre la paroi du fond, gisant dans son sang, un corps inanimé, visiblement tout juste victime d'un meurtre ? Dans ma représentation mentale, l'identité du corps en question était inconnue, mais ça se rapprochait pas mal de l'une des deux petites vieilles bizarres.
Je vous l'accorde, sortie de son contexte, cette image peut paraître morbide, voire inquiétante. J'en vois qui se disent "Houla il a fumé quoi le Seb, je sais pas si je prendrai encore l'ascenseur avec lui...". Simplement, il faut bien voir l'ambiance qu'il y avait ce soir-là, malheureusement assez difficile à retranscrire... Toujours est-il que cette image m'est venue, et que, le temps que l'ascenseur arrive, j'ai commencé à m'imaginer (comme toujours) la suite : ma réaction devant un tel spectacle (d'ailleurs je me pose toujours la question, quelle serait ma réaction ? Et quelle serait la vôtre ?), l'appel de la police, l'arrivée des enquêteurs... et comme bien souvent dans ma tête l'histoire commence à déraper vers la fiction totale avec l'arrivée du lieutenant Columbo, ou de Sherlock Holmes. Ou alors moi menant l'enquête, et découvrant l'assassin (l'autre petite vieille ? Jack l'Eventreur ? Un loup-garou ?), son mobile, son modus operandi...
Au bout de quelques secondes, l'ascenseur est arrivé, j'ai ouvert la porte, et... rien, bien sûr. Juste un espace de lumière dans cette pénombre et mon image dans le miroir en face de moi. Rien d'extraordinaire. Ni corps, ni féé, ni portail magique. La vraie vie, quoi...
Et depuis ce jour-là, de temps à autres, quand j'appelle l'ascenseur, cette image me revient, et avec elle tout ce qui en découle. Malheureusement, mon nouvel immeuble est moins haut, et du coup l'ascenseur, et avec lui le retour à la réalité, arrive plus vite. Tristesse...