Les douces chansons de notre enfance
Né à la fin des années 70, j'ai été bercé comme tous les gens de ma génération ou presque par des chanteurs et chanteuses "pour enfants", dont certains et certaines ont un peu plus marqué les esprits que d'autres. Ainsi, si la plupart des gens ont oublié Douchka, tout le monde se rappelle d'Annie Cordy (là je remonte un peu loin mais c'est fait exprès), puis de Carlos, de Dorothée, de Chantal Goya et, un peu plus tard, des Musclés. A cette époque, tous les enfants chantaient leurs chansons à tue-tête, et personne n'y trouvait rien à redire. Des mélodies simples et entraînantes, des paroles rigolotes, on adorait ça, quoi de plus normal ? Mais si on regarde d'un peu plus près, avec le recul (et là me demanderez-vous, comment peut-on regarder de plus près en prenant du recul ? Je vous répondrai que c'est ce que l'on appelle une figure de style. Chut.), on s'aperçoit de trucs un peu... étranges.
Pour Dorothée, pas de problème. Hou la menteuse, elle est amoureuse, j'ai mis dans ma valise la photo de Sébastien (et ouais c'était MA photo qu'elle mettait dans sa valise Dorothée, z'êtes bien boulés hein !) et mes chaussettes rouges et jaunes à petits pois, allô allô, monsieur l'ordinateur, dites-moi dites-moi, où est passé mon coeur... bref, du gnangnan gentillounet parfait pour ces charmantes petites têtes blondes (ou brunes, ou châtains, ou même rousses, c'est quoi cette dictature des blonds ?) que nous étions.
Pour Chantal Goya, même combat. Ce matin, un lapin a tué un chasseur, Bécassine, c'est ma cousine, Pandi Panda petit ourson de Chine, plus neuneu que ça tu meurs. Et on adorait ça. D'ailleurs, on adore toujours (nostalgie, nostalgie, quand tu nous tiens), la preuve, les deux là qui se cachent derrière leur écran pour fredonner, si vous croyez que je vous ai pas vus...
Bref, tout allait bien dans le meilleur des mondes de la chanson pour enfants à l'époque, alors, me direz-vous, candides que vous êtes... Et bien non ! Nous qui étions purs et innocents, nous qui croyions que le monde était rempli de lapins qui dansaient, de nounours en peluche, de petits oiseaux voletant entre les arcs-en-ciel, certains essayaient de nous pervertir de façon éhontée. Et j'en ai la preuve !
Si en 1975 Pierre Perret annonçait clairement la couleur avec son "zizi" (enfin, pas son organe hein, je parle bien sûr de la chanson), ce qui lui valut d'ailleurs les foudres des "bien-pensants" de l'époque, certains étaient un peu plus ambigüs. Prenons Annie Cordy et sa "Bonne du curé". C'était une sacrée coquine celle-là :
"Mais quand le diable qu'est un bon diable me tire par les pieds
Ça me gratouille, ça me chatouille, ça me donn' des idées
J'fais qu'des bêtises derrièr' l'église, j'peux point m'en empêcher"
"Quand je veux faire un brin de causette avec les gars du pays
J'file en cachette derrièr' la sacristie"
Alors je vous l'accorde, on ne peut pas vraiment dire que "La bonne du curé" est une chanson pour enfants à proprement parler. Mais qu'en est-il de "Cho ka ka o" ?
"Cho Ka Ka O, cho cho cho chocolat
Si tu me donnes des noix de coco
Moi je te donne mes ananas
Cho Ka Ka O, cho cho cho chocolat
Rikiki tes petits kiwis
Les babas de mes baobabs"
Bon, encore une fois, c'est vrai, il faut quand même avoir l'esprit un peu mal placé pour penser à mal en lisant ces paroles. Mais quand même, le doute est permis. Et c'est quelques années plus tard, avec Carlos, que le doute devient certitude, avec un retour remarqué des ananas dans "Le Tirelipimpon" :
"J'ai rencontré Banana
La fille du roi du vaudou
Qui m'a fait un truc extra
Mais qu'est-ce qu'elle t'a fait Banana ?
Tirelipimpon sur le Chihuahua
Tirelipimpon avec la tête avec les bras
Tirelipimpon un coup en l'air un coup en bas
Touche mes castagnettes moi je touche à tes ananas !"
Et pis il en profite le bougre, hein, y'a pas que Banana !
"J'ai rencontré Tatoumi
La mine de pointe des geishas
Qui m'a fait un truc inouï"
"J'ai rencontré Osiris
La Madona des harems
Qui m'a fait un truc pas triste !"
C'est déjà un poil plus explicite, là, si je puis me permettre. Et Carlos ne s'arrête pas là dans la métaphore et le double-entendre, comme on peut le voir dans "Papayou" :
"Papayou, papayou, papayou, papayou lélé
J'ai le plus beau des papayou lélé
Qu'on ait vu depuis des années
Papayou, papayou, papayou, papayou lélé
Ma mère me disait faut pas le montrer
Ça f'rait des jaloux dans le quartier [...]
Ça f'rait pleins de méchants qu'en ont pas de si grands
Il faut pas le montrer du tout !
Un jour l'institutrice
Me dit : mais que t'as grandi
Je réponds sans malice
Mais mon papayou il grandit lui aussi
Elle me dit je suppose
Que c'est une plaisanterie
Mais en voyant la chose
Elle pousse un cri"
"Un jour à colin-maillard
Une fille aux yeux bandés
Le découvrant par hasard
Me dit : qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que c'est
Et depuis au village
Toutes les filles de la région
Me demandent en mariage
Pour avoir mon....."
Alors là, qu'on ne vienne pas me dire que j'affabule ! Et oui, voilà ce qu'on nous faisait écouter et ce qu'on chantait à tue-tête. Forcément, nous à l'époque, on pouvait pas comprendre... mais la vraie question c'est, est-ce que nos parents savaient et ne disaient rien ou est-ce qu'ils ne se rendaient pas compte non plus ? Et c'est pas fini ! Quelques années plus tard, les Musclés continuent dans la lancée sauf que là on était un peu moins purs et innocents et du coup on a tout compris de suite. Dans "La fête au village", tout le monde s'amuse bien apparemment, les parents, les enfants, et tous les autres : "Le vieux clerc de notaire [...] Ben bravo... En même temps c'est pas pour ça qu'on est tous des obsédés maintenant. Et puis c'était quand même une autre époque. Il paraît que les moeurs se sont libérées à ce niveau-là, mais vous imaginez Lorie chanter "Je resterai toujours ta meilleure amie maintenant qu'on est allés faire un tour derrière le buisson" ou "Je préfère rester toute seule mais j'aime bien jouer au docteur quand même" ? Je me demande ce qu'on en dirait. A mon avis, ça passerait très moyennement. Peut-être que si elle parlait d'ananas, y'aurait moyen de faire quelque chose...
A sorti son fusil
Pour tirer des coups nous aussi
Les filles étaient pressées
On s'est pas fait prier
Ça nous a tellement plu
Que monsieur le maire sera réélu"